Soweto : Quand une politique linguistique tourne au drame

🚀 Uzay 📰 Burkina Faso 🕐 3 saat önce
Soweto : Quand une politique linguistique tourne au drame

De Soweto aux réformes linguistiques engagées dans l'espace AES, une même question traverse les débats : comment promouvoir les langues nationales sans créer de nouvelles exclusions ? En s'appuyant sur les enseignements de l'histoire sud-africaine, le chercheur Mamadou Lamine Sanogo plaide pour des politiques linguistiques fondées sur l'écoute, la concertation et le respect de la diversité sociolinguistique. Le massacre de Soweto, survenu le 16 juin 1976 en Afrique du Sud, ra

De Soweto aux réformes linguistiques engagées dans l'espace AES, une même question traverse les débats : comment promouvoir les langues nationales sans créer de nouvelles exclusions ? En s'appuyant sur les enseignements de l'histoire sud-africaine, le chercheur Mamadou Lamine Sanogo plaide pour des politiques linguistiques fondées sur l'écoute, la concertation et le respect de la diversité sociolinguistique. Le massacre de Soweto, survenu le 16 juin 1976 en Afrique du Sud, rappelle que les politiques linguistiques ne sont jamais de simples décisions techniques. Lorsqu'une langue est imposée sans écoute, sans justice et sans respect des communautés concernées, elle peut devenir un instrument de domination et provoquer des résistances dramatiques. À l'heure où le Mali, le Niger et le Burkina Faso repensent le statut de leurs langues nationales, Soweto invite à une réflexion urgente : les réformes linguistiques doivent être conduites avec tact, méthode et sens de la cohésion sociale. Le 16 juin 1976, à Soweto, en Afrique du Sud, des milliers d'élèves noirs descendirent dans la rue pour protester contre l'imposition de l'afrikaans comme langue d'enseignement. La marche était portée par des enfants et des adolescents. Elle exprimait un refus simple : celui d'apprendre dans une langue vécue comme celle de l'oppression, de l'humiliation et de l'apartheid. Ce jour-là, la question linguistique cessa d'être un simple débat scolaire. Elle devint une question de dignité, de pouvoir et de liberté. Les élèves ne contestaient pas seulement une langue ; ils contestaient le système politique qui l'imposait. Dans l'Afrique du Sud de l'apartheid, l'afrikaans n'était pas perçu comme un simple outil pédagogique. Il était associé à l'administration blanche, à la police, à la ségrégation et à la domination raciale. Il faut rappeler que cette décision s'inscrivait dans le cadre plus large de l'éducation bantoue, mise en place par le régime de l'apartheid pour maintenir les populations noires dans une position subalterne. L'introduction obligatoire de l'afrikaans, aux côtés de l'anglais, comme langue d'enseignement dans certaines matières fut l'élément déclencheur immédiat de la contestation. Pour les élèves noirs, cette mesure ne relevait donc pas d'un simple aménagement pédagogique. Elle apparaissait comme une violence supplémentaire dans un système déjà fondé sur l'inégalité. La manifestation, d'abord pacifique, fut violemment réprimée. La police tira sur les élèves. Des enfants tombèrent. Parmi eux, le jeune Hector Pieterson, devenu l'un des symboles les plus bouleversants de la lutte contre l'apartheid. La photographie de son corps porté par un autre jeune homme, pendant que sa sœur court à leurs côtés, a fait le tour du monde. Elle a inscrit Soweto dans la mémoire universelle des luttes contre l'injustice. Le bilan exact reste discuté. Les chiffres officiels initiaux furent très inférieurs aux estimations avancées par la suite. Mais au-delà du nombre des victimes, l'essentiel est ailleurs : des élèves qui manifestaient contre une politique linguistique imposée furent traités comme une menace politique et réprimés par la violence d'État. C'est ce basculement qui donne à Soweto sa portée historique et morale. Soweto rappelle ainsi une vérité que les États oublient souvent : une langue n'est jamais neutre lorsqu'elle est imposée par le pouvoir. Elle peut être un outil de communication, mais elle peut aussi devenir un instrument de domination. Elle peut ouvrir les portes du savoir, mais elle peut aussi fermer celles de la dignité. Elle peut unir une nation, mais elle peut également blesser lorsqu'elle est utilisée pour humilier, exclure ou contrôler. C'est dans ce sens que l'on peut relire Soweto comme une tragédie de la glottophobie d'État. La glottophobie désigne le mépris, la discrimination ou l'exclusion fondés sur les langues, les accents ou les manières de parler. À Soweto, cette discrimination prit une forme institutionnelle. L'État décida, depuis le sommet, quelle langue devait s'imposer aux élèves noirs, sans tenir compte de leur histoire, de leur sensibilité, de leur avenir ni de leur dignité. Bien entendu, le mot glottophobie n'était pas celui des acteurs de 1976. Mais il nous permet aujourd'hui de mieux comprendre ce qui s'est joué : une violence linguistique devenue violence politique. L'école, qui aurait dû être un lieu d'émancipation, devint le théâtre d'une domination. La langue, qui aurait dû servir à transmettre le savoir, devint le signe brutal d'un ordre injuste. Le massacre de Soweto n'est donc pas seulement une page de l'histoire sud-africaine. Il est un avertissement universel. Lorsqu'une politique linguistique est imposée sans écoute, sans justice et sans respect des populations concernées, elle peut produire de la frustration, de la colère et parfois de la tragédie. Lorsqu'elle touche l'école, elle touche l

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